Ne plus séparer le spirituel et le séculier !

Tout ce que nous avons abordé jusqu’à présent dans le cadre de cette série d’articles consacrée à la doctrine biblique du travail a pour objectif de nous aider à développer une vision chrétienne du monde et de notre place d’êtres humains dans la création. Il s’agit là d’un sujet essentiel si nous voulons aligner notre façon de travailler d’une façon juste et donc bénéfique pour nous et pour la société. Force est de constater que nous en sommes souvent très loin ! Nous devons changer de regard ! Abordons donc ensemble ce sujet essentiel : le “dualisme”.

Le dualisme est notre tendance à séparer de façon irréductible tout ce qui appartient à la sphère spirituelle de ce qui appartient à la sphère matérielle. Il s’agit de quelque chose de grave qui nous empêche d’entrer dans le plan initial de Dieu pour nos vies au travail et donc d’en recueillir la bénédiction. Nous étudierons l’origine de cette façon de voir mais surtout ses conséquences qui sont sérieuses à la foi au niveau individuel mais aussi au niveau sociétal pour notre impact en tant que chrétien. Et nous finirons par quelques pistes pour tenter d’en sortir.

Quelques rappels sur la vision biblique du travail

Tout ce qui a été abordé jusqu’à présent dans cette série d’articles sur la doctrine biblique du travail avait un objectif bien précis : celui de dessiner une vision chrétienne du travail, c’est-à-dire comprendre ce que le Bible enseigne à propos de l’origine du travail, sa finalité dans la création, le problème que le travail a rencontré dans l’Histoire et quelle solution Dieu fournit pour le résoudre. Cette vision biblique du travail est essentielle car elle seule peut nous permettre d’inscrire notre action au travail dans la dynamique juste, conforme au plan de Dieu et donc bénéfique pour nous et pour la société.

Afin de mieux comprendre l’ampleur de la déviation théologique que représente le dualisme, prenons le temps de renouer les fils et de revoir brièvement quels sont les points essentiels déjà vus précédemment sur la vision chrétienne du travail. Nous serons alors mieux à même d’apprécier combien le dualisme en est divergent !

Section 1: “Le travail dans le plan initial de Dieu”

Dans la première section, «le travail dans le plan initial de Dieu», nous avons passé beaucoup de temps à considérer la création afin de réfléchir à la façon dont Dieu y a pensé le travail. Nous y avons découvert trois points essentiels :

  1. le travail a été voulu par Dieu comme quelque chose de bon et d’épanouissant pour l’homme. Conçu à l’image de Dieu, l’homme travaille comme Dieu travaille (cf article 1)
  2. Par le travail, il nous permet d’accomplir notre mandat de gérance et de poursuivre son œuvre de création, dans le respect des lois physiques qu’Il a mis en place et sous Son autorité (cf article 2)
  3. Le travail comme toute autre activité humaine glorifie Dieu et il est une façon d’aimer notre prochain. En ce sens, il est une façon de servir Dieu donc un ministère (cf article 3

Section 2 : “Le travail dénaturé”

Dans la section, « le travail dénaturé », nous avons vu les conséquences du péché (cf article 4) et comment le péché envahissant la création a aussi corrompu le travail (cf article 5). Et cela dans toutes ses dimensions : dans sa finalité profonde, dans ses conditions d’exercice qui sont devenues pénibles et aliénantes, dans ses bénéfices pour notre épanouissement personnel ou relationnel, dans ses résultats qui sont devenus aléatoires ou pire, futiles.

Section 3 : “Le travail réparé”

Mais heureusement Jésus est venu ! Sa mort sur la croix et sa résurrection concerne aussi la réparation de sa création et donc du travail (cf article 6) ! Toute la malédiction du péché attachée au travail peut donc être désormais vaincue, même si nous sommes encore dans cet entre-deux de l’Histoire, dans le temps « du déjà et du pas encore » où les choses sont acquises par la foi et pas encore définitivement tangibles par l’expérience (cf article 7) .

Intellectuellement, nous croyons tous ces choses, n’est-ce pas ? Mais la question n’est pas de les croire mais de les vivre ! Et pourtant ! Quand par exemple, nous ressentons comme illégitime le temps passé au travail alors que nous pourrions le passer tellement plus utilement dans un ministère au sein de l’église, le vivons-nous ? Tant que nous persisterons à considérer l’appel d’un serviteur à plein temps comme supérieur à celui d’un serviteur exerçant sa profession, ne faisons-nous pas la différence entre le spirituel et le séculier ? Il faut bien le reconnaître : la plupart d’entre nous vivons dans une vision dualiste du monde et cela a des conséquences !

Le dualisme vient de très loin dans l’Histoire de l’Église  

Séparation du spirituel et du profane

Avant d’aller plus loin dans cet article, il peut être utile pour vous de regarder la vidéo proposée ce qui vous permettra d’avoir une définition rapide du dualisme. Mais approfondissons un peu (sans trop car des livres entiers ont été écrits sur ce sujet !) pour en comprendre les ressorts et les origines.

« Le dualisme est une vision du monde qui divise les choses, qui sépare la réalité en deux catégories distinctes : le sacré et le profane, le religieux et le séculier » (note 1, p 121).

Au lieu de voir dans le Royaume de Dieu le règne du Seigneur sur la création tout entière, le dualisme identifie le Royaume de Dieu à sa seule vie spirituelle : à la moisson des âmes, à leur salut et leur sanctification et à toutes les “nobles” activités qui y concourent comme la prière, l’évangélisation, la louange ou la théologie.  Tout le reste est vu comme profane, c’est-à-dire, secondaire et non permanent. En conséquence, moins important !

Une origine dans la pensée grecque

Le dualisme vient des temps les plus anciens de l’histoire de l’Église, de l’époque des Pères de l’Église comme Augustin au V° siècle ou Thomas d’Aquin au XIII° siècle.  Ils étaient tous deux pétris de culture grecque et c’est dans la façon de penser de Platon (pour Augustin) et d’Aristote (pour Thomas d’Aquin) qu’ils ont dégagé les principales interprétations de la vision chrétienne qui prévalent encore aujourd’hui dans notre interprétation de la Bible. Platon et Aristote étaient tous deux des dualistes, avec des nuances bien sûr de l’un à l’autre. Mais tous deux ont considéré que le monde des idées, du spirituel, de tout ce qui élève l’âme est supérieur au monde matériel et tangible.  En conséquence c’est dans le monde spirituel qu’il faut, selon eux, investir car c’est là seul que se trouvent la permanence, la stabilité et la contemplation. Dans son ouvrage ‘Phédon’, Platon définit le corps comme « le cachot » de l’âme : il la contamine et limite sa capacité à connaitre le divin. Aristote, redécouvert par Thomas d’Aquin, était un peu moins radical et donnait un peu plus de noblesse à la nature. Sous son impulsion, il devint possible d’investir dans des sciences matérielles comme la médecine, la physique ou la biologie. Mais il est resté dualiste en ce sens que le monde physique appartient à l’homme et que Dieu n’y intervient pas.

Les conséquences du dualisme sont désastreuses pour l’impact des chrétiens sur la société

La question du dualisme n’est pas anodine car ses répercussions sont conséquentes et souvent désastreuses sur notre rayonnement en tant que chrétiens. Abordons quelques-unes de ces répercussions en tant qu’individu mais aussi en tant qu’Église :

1. La vision dualiste est une vision non conforme à la vision chrétienne du monde.

Elle ne tient pas compte de l’impact de la croix et de la résurrection pour la restauration de la création. En ce sens, elle est une fausse doctrine. Par le dualisme, l’Evangile est vidé de sa substance salvatrice pour toute la création. Le mandat de Dieu pour l’homme dans la doctrine dualiste n’est plus de gérer la création, dans le respect des lois de Dieu et sous son autorité mais juste de recevoir le salut pour nos âmes.

2. La vision dualiste a forgé en nous une mentalité de fuite du monde.

Puisque les choses matérielles sont de moindre importance, nous nous y investissons moins, avec parcimonie ou alors avec des regards suspicieux pour ceux qui le font de façon plus libre. Puisque nous avons perdu de vue que la vision biblique de l’Evangile consiste à une restauration de la création dans toutes ses dimensions, nous abandonnons le ‘salut’ de la création à d’autres puissances et à tous ceux qui sont prêts à se salir les mains dans des tâches moins nobles que notre quête spirituelle.

3. La vision dualiste supprime la pertinence du message chrétien pour la vie courante.

Si la mort et la résurrection de Jésus ne concerne que le rachat de nos âmes et notre vie spirituelle ‘supérieure’, alors nous abandonnerons la gestion de la création à l’homme, hors du périmètre de la grâce divine et hors de son intervention. Pas étonnant dans ces conditions que l’Église ait du mal à proposer des réponses pertinentes aux grandes questions de société que sont les questions bioéthiques, la poursuite de la justice, le combat pour les droits des minorités, les questions écologiques, politiques, économiques… et que la société se développe sans nous ! Au lieu d’être le promoteur d’une culture biblique, le chrétien suit la culture du monde et y perd son influence.

4. La vision dualiste fait vivre le chrétien en état de schizophrénie.

Il est chrétien et fait appel à Dieu pour tout ce qui concerne son développement spirituel mais fait appel à sa seule volonté et à sa seule raison pour toutes les affaires humaines – dont le travail. Ceci est l’une des raisons pour lesquelles la question du travail est si peu présente dans les thématiques conscientes de nos églises et pourquoi, nous faisons si peu appel à Dieu dans le quotidien de nos vies professionnelles pour l’impliquer avec nous dans nos tâches quotidiennes.

5. La vision dualiste fait de nous des idolâtres

La vision dualiste fait de nous des idolâtres en ce sens qu’elle nous pousse à nous soumettre à deux maîtres et à les servir. Par le dualisme, l’homme a expulsé Dieu du champ créationnel. Mais ce faisant, le chrétien se livre, comme les non-chrétiens, aux puissances et aux autorités spirituelles (aux “idoles”) que ce monde a adopté pour la vie séculière. En renonçant à laisser Dieu jouer son rôle dans les affaires du monde, le chrétien sert donc les dieux de ce monde et devient idolâtre.

En conclusion, deux points d’action : 

Nous chrétiens n’avons pas l’influence sur la culture environnante que nous devrions avoir parce que nous nous sommes écartés de la vision chrétienne du monde. Voici deux points d’action immédiats que nous pouvons proposer pour commencer à y remédier :

1° – Nous repentir de notre vision dualiste et y renoncer.

Aucune implication juste dans le monde en tant que chrétien ne peut s’accomplir en maintenant une vision dualiste du monde. Nous devons y renoncer et accepter la vision créationnelle de Dieu qui nous a placé dans le monde pour le servir dans toutes nos activités. Tout est également spirituel. Tout concourt à la gloire de Dieu : Col 3:17, 1Cor 10:31 .  Toutes nos activités le concernent. La Bible a des choses à dire dans tous les domaines de nos vies individuelles et sociétales.

2° – « Penser » notre travail de façon chrétienne.

« Le problème qui se pose n’est pas que la communauté chrétienne manque de docteurs, d’agriculteurs, d’hommes d’affaires ou de musiciens mais qu’il y ait si peu de docteurs, de paysans, d’hommes d’affaires et de musiciens chrétiens » (1) 

c’est-à-dire qui pensent et agissent en chrétiens en soumettant toute leur activité à la vision créationnelle de gérance du monde. Il ne s’agit pas d’être chrétien ‘et’ professionnel mais d’être un “professionnel chrétien” qui pense, agit, se projette en tant que chrétien dans tout ce qu’il vit.

Sommes-nous prêts à entrer dans cette dimension et croire qu’en le faisant, le Seigneur bénira son Église et lui permettra de retrouver le rayonnement dont la société a besoin pour sa restauration ? 

 

(1) Cet article et les citations proposées ici sont largement inspirés de l’ouvrage « Une vision transformatrice – Développer une vision chrétienne du monde » de Brian J. Walsh et J. Richard Middleton, 1984, Intervarsity Christian Fellowship / USA. Traduction française Jacques Blocher, 2016, Publications Chrétiennes, Québec  V

POUR APPROFONDIR SEUL – OU MIEUX – EN PETITS GROUPES

Les questions soulevées ici sont fondamentales car elles remettent en question notre propre vision chrétienne du monde. Ne nous décourageons pas s’il faudra sans doute y revenir plusieurs fois pour en recueillir des fruits durables et visibles. Mais nous pouvons faire de cette première discussion une étape de prise de conscience et surtout de rupture avec le système de pensée dualiste et de décision d’adopter la vision biblique du travail telle que nous l’enseigne la Bible.

1. Creuser la question du dualisme

Discutez en groupe des différents points soulevés dans cet article pour vérifier ensemble ce que vous en comprenez : En quoi le dualisme est-il une fausse doctrine et en quoi s’écarte-t-il de la vision biblique du monde ? Parmi toutes les conséquences du dualisme, en quoi cette doctrine nous empêche-t-elle d’avoir un impact en tant que chrétiens dans la société ?

2. Reconnaître notre fonctionnement dualiste

Pensez-vous fonctionner selon un système de pensée dualiste ? Quels en sont les symptômes dans votre vie ?  Parmi les symptômes, vous pourriez investiguer des sujets comme :

  • Qu’est-ce que vous valorisez dans votre vie spirituelle ? Qu’est-ce qui vous parait secondaire ou une perte de temps ?
  • Quels sont vos sujets de prière récurrents ? Priez-vous pour des questions de société ? pour des enjeux politiques ? économiques ? écologiques ? pour votre secteur professionnel ?

3. Y renoncer :

  • Demander pardon au Seigneur pour ce système de pensée qui est contraire à l’enseignement biblique
  • Nous engager devant Dieu à y renoncer
  • Décider d’adopter le système de pensée biblique qui place le travail comme un mandat spirituel au même titre que n’importe quelle autre vocation spirituelle.
  • Demander à Dieu de nous remplir de son Esprit pour l’accomplir d’une façon qui lui rende gloire.


Prière

“Seigneur je te demande pardon car je prends conscience aujourd’hui que j’ai séparé les domaines du spirituel et du séculier dans ma vie ce qui m’a empêché pendant toutes ces années de te laisser la place qui te revient dans la vie matérielle et dans mon travail en particulier. Je reconnais que j’ai eu tort car cela m’a empêché jusqu’à présent d’entrer pleinement dans le ministère que tu as prévu pour moi. Je décide d’y renoncer et je te demande de m’apprendre jour après jour à aligner mes pensées avec ta propre vision du travail. Que tout ce que je vais faire, vivre, mettre en œuvre à partir d’aujourd’hui… que mes attitudes, mes paroles, mes décisions … TOUT soit le fruit de mon obéissance à Ta Parole, TOUT soit soumis à Ta direction et empreint de Ton amour. Amen” 

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