Vous êtes sans doute déjà tous montés dans un taxi Uber ou mieux, vous avez déjà installé cette application sur votre smartphone ! C’est si pratique et tellement moins cher ! A la suite des taxis, plein de secteurs professionnels « s’ubérisent » : la restauration, la vente en ligne, la livraison, le dépannage, la formation … Mais que recouvre ce phénomène en termes de modalités de travail ? Est-ce une bonne ou une mauvaise tendance pour les travailleurs, pour l’économie ? En tant que chrétiens qui voulons « penser » le monde du travail, comment réfléchir et surtout comment nous positionner par rapport à l’ubérisation de notre société de travail ?

Sans vouloir entrer dans tous les méandres économiques, sociaux voire politiques de ce phénomène (il y a des dizaines de livres et de sites web sur le sujet !), nous allons dans cet article tenter simplement d’en donner une définition, d’en explorer les avantages et inconvénients pour ses différentes parties prenantes et poser quelques pistes de réflexion pour notre positionnement en tant que chrétiens face à cette nouvelle modalité de travail. Ce qui sera déjà un bon point de départ pour « penser » notre travail et définir des axes d’action appropriés.   

j'uberise, nous uberisons

J’ubérise … Nous ubérisons…

Comme souvent, une bonne façon de se faire une première idée du phénomène est de consulter Wikipedia qui en donne la définition suivante : 

« L’uberisation, du nom de l’entreprise Uber, est un phénomène récent dans le domaine de l’économie consistant en l’utilisation de services permettant aux professionnels et aux clients de se mettre en contact direct, de manière quasi instantanée, grâce à l’utilisation des nouvelles technologies. (…) Les moyens technologiques permettant l’«uberisation» sont la généralisation du haut débit, de l’internet mobile, des smartphones et de la géolocalisation.  » Source Wikipedia 

Ainsi l’ubérisation :

  •  est récente simplement parce qu’il lui fallait la conjonction des nouvelles technologies du digital pour la mettre en œuvre : smartphones, 4G, réseaux sociaux, géolocalisation entre autres ;
  • consiste prioritairement à supprimer les intermédiaires (entreprises, grossistes, dépôts de vente …) existant entre le service offert et le client. Si je dispose de temps, de compétences commercialisables (savoir conduire, savoir installer un ordinateur…), d’un matériel qui peut être utile à quelqu’un d’autre pendant un temps donné, alors je peux développer mon micro-business : mettre ce que j’ai, mes ressources ou mes services, à disposition d’une personne qui en a besoin, moyennant finances. Mais il me faut pour cela rencontrer mon client potentiel ;
  • permet à un vaste réseau de micro-entrepreneurs, tous à leur compte, de rencontrer leurs clients potentiels grâce à une plate-forme qui centralise les besoins et les distribue sous forme de « missions » ponctuelles à ses collaborateurs en fonction de leur profil, de leur disponibilité et de leur localisation ;
  • se revendique de l’économie collaborative. Ce concept s’oppose au modèle classique, connu depuis des générations, celui du monde fixe et réglementé du salariat ;
  • s’affranchit de toutes les lourdeurs administratives mais aussi celles du stockage et de l’entretien de ses outils de travail : pas besoin de magasins, d’une flotte de véhicules, d’ateliers de garagistes, de locaux administratifs … Tout se passe sur le web et avec le matériel du collaborateur qui en assume seul l’état de marche. Uber ne possède rien en propre sauf son système digital très performant et ultra sécurisé. Sa rémunération ne vient que d’une commission prélevée sur chaque « mission » accomplie par ses collaborateurs.
  • permet de proposer des tarifs défiant toute concurrence puisque l’ubérisation s’affranchit des coûts de production ainsi que du poids des formalités administratives.

Une menace ou un progrès : Un tableau à nuancer

Nous le voyons ce nouveau système de productions de services et de valeur est en disruption complète avec le modèle classique du fonctionnement de l’économie. Faut-il nous en réjouir ou au contraire le craindre ? Voyons un peu plus en détail ses avantages et ses inconvénients pour les différents acteurs de ce marché afin de nous en faire une idée.

Pour le client : un avantage certain

Le grand gagnant de ce système semble être le client et c’est bien pour cela que ce nouveau modèle économique se généralise aussi vite dans tous les domaines où il est possible : la plomberie, la location d’appartements et tellement d’autre univers !
Le client a le sentiment d’y être gagnant car le système est :

  • Souple et rapide : il suffit d’un clic sur une application mobile et aussitôt une voiture à proximité se met en route pour venir vers vous ; 
  • Sans discontinuité : Uber existe aujourd’hui dans la plupart des pays du monde donc aucun risque de rupture de service 
  • Sûr : pas d’échange d’argent avec votre prestataire. Une fois votre compte créé, c’est la plate-forme qui se charge de le régler directement à partir de vos coordonnées bancaires déjà enregistrées
  • Convivial : vous connaissez le nom de votre chauffeur, vous visualisez sa progression, vous pouvez avoir des recommandations à son sujet, vous pouvez noter sa prestation…
  • Peu onéreux car les prix sont calculés au plus juste : ces prix cassés sont possibles car contrairement aux entreprises traditionnelles, les systèmes ubérisés n’ont pas de charges fixes dus au matériel et à l’administration

Pour la plate-forme : une recherche de suprématie, quel qu’en soit le prix !

Uber a démarré en 2009, comme une start-up avec des levées de fonds auprès d’investisseurs. 10 ans plus tard, elle a fait son entrée en Bourse avec une valorisation de son activité à près de 100 milliards de dollars. Uber compte aujourd’hui 91 millions d’utilisateurs, développe un chiffre d’affaires annuel de 11 milliards de dollars et réalise plus de 5 milliards de trajets par an. Des chiffres qui donne le tournis ! (Les Echos en janvier 2020).  Et pourtant Uber est toujours déficitaire … Principalement à cause de ses investissements colossaux dans la recherche et le développement (comme la promotion de la voiture autonome : un graal pour la plate-forme car elle n’aura alors plus besoin de chauffeurs) mais aussi la diversification de ses services comme Uber Eats (pour la livraison de repas), Uber Jump (vélos), Uber Copter (hélicoptères) pour ne citer que les principaux.

Un modèle de fonctionnement qui fragilise l’économie classique 

Toutes les entreprises « ubérisées » ne fonctionnet pas sur le modèle classique et ont tendance à fragiliser l’économie réelle : 

  • elles s’inscrivent dans une économie globale qui n’est pas soumise au code déontologique d’un Etat, ses taxes et ses impôts – ce qui appauvrit les économies nationales et remet en cause leurs modèles sociaux ;
  • elles entrent en concurrence frontale avec les autres acteurs de leur marché mais sans les charges que ces entreprises traditionnelles doivent supporter car elles n’ont ni capital ni actifs pour fonctionner : on est à la limite de l’économie réelle. Là encore, risque d’affaiblissement de l’économie « réelle » ;
  • elles s’affranchissent des réglementations sur les droits du travail alors que le salarié devait avoir des droits ;
  • elles modifient en profondeur la perception même du travail : le chauffeur Uber par exemple, est payé à la tâche, à la mission. Pour survivre, il lui faut enchaîner moults trajets et les notions de « carrière », de «développements de compétences » ou «d’adaptation à l’emploi » qui sont la responsabilité de tout employeur vis-à-vis de ses salariés, sont loin des préoccupations d’Uber. C’est au professionnel lui-même à assurer sa formation et à maintenir son employabilité ;
  • elles renforcent les notions de travailleurs précaires et jetables. Comme aucun frais n’a été engagé par la plateforme pour recruter son salarié et le maintenir compétent (puisque c’est le salarié qui assume tout lui-même, y compris l’achat de ses outils de travail), il ne lui coûte rien de le laisser partir si celui-ci est désabusé …
  • elles fonctionnent sur une mentalité d’opportunisme et de court-termisme dont la seule mesure est la satisfaction du client mais surtout leur suprématie
  • elles  acceptent de fonctionner à perte – ce qui représente à termes, un risque réel pour l’économie « vraie ».

Pour le travailleur à son compte : un tableau très contrasté !

« Avec Uber, rencontrez vos clients et devenez votre propre patron ». C’est avec des messages aussi alléchants que ceux-ci que Uber recrute ses chauffeurs. Uber intéresse les chômeurs qui ont du mal à trouver un employeur mais trouveront plus facilement un client, les personnes qui accumulent plusieurs emplois pour arrondir leur fin de mois (les slashers), les personnes peu qualifiées qui trouvent un travail avec ce qu’elles savent déjà faire, sans formation complémentaire. Elles y trouvent l’avantage du facile retour à l’emploi, de la souplesse (je donne le temps que je veux), de l’indépendance et de la responsabilisation. Mais à quel prix ?
L’ubérisation surfe sur un marché du travail où être salarié à vie devient un luxe et où la tendance à l’auto-entrepreneuriat devient massive (+17,9% en 2019, 815000 créations, chiffres La Tribune Janvier 2020). Il est tellement plus simple de contractualiser avec des micro-entrepreneurs indépendants que l’on n’embauche pas mais avec qui on contractualise sur des tâches limitées ! Le marché de la formation s’organise de plus en plus ainsi comme beaucoup d’autres activités de service. Tout cela procède d’une approche de l’économie libérale poussée dans ses limites. 

Le statut précaire du travailleur Uber

 Le travailleur Uber n’est pas sous la protction du Code du Travail qui régit le fonctionnement du salariat.  En effet, 

  • il est responsable à part entière de son employabilité et de sa performance
  • il doit assurer lui-même sa propre couverture sociale et sa sécurité (assurances chômage, maladie notamment)
  • il fonctionne à la tâche, souvent répétitives, fractionnées et peu lucratives
  • il peut difficilement se fédérer avec les autres salariés pour organiser un contre-pouvoir face aux décisions de leur fournisseur d’affaires (les livreurs Deliveroo l’ont fait en 2019 )
  • il est complètement interchangeable et fait face à une concurrence plus rude, avec moins de garanties que dans le travail salarié ordinaire protégé par des conventions collectives et des syndicats
  • il est contraint à accumuler de nombreuses heures de travail s’il désire s’assurer un revenu décent (un retour à l’exploitation du travailleur !)
  • il a peu de perspectives d’évolution professionnelle

Un regard « chrétien » sur l’ubérisation ?

Comme tous les autres courants de société, l’ubérisation mérite une analyse pour identifier si et comment l’utiliser d’une manière compatible avec notre déontologie et nos valeurs en tant que chrétiens qui cherchons à apporter le sel et la lumière de l’Evangile dans le secteur du travail. Devons-nous le soutenir ? le condammer ? Où placer le curseur ?

Bien sûr la Bible ne parle pas de l’ubérisation, ni de réseaux Internet ni de plateformes collaboratives ! Mais elle parle du travail, de la dignité dûe à chaque travailleur. Elle parle de justes rémunérations, de l’espoir à donner à chaque être humain de pouvoir évoluer, d’être reconnu, de trouver de l’intérêt et du plaisir dans ses activités et d’avoir une perspective d’avenir. Elle parle de repos nécessaire et bien codifié à travers le sabbat ou les années de jubilé. Elle parle aussi de protection et de cadres de travail bien organisés où les ventes et activités sont contractualisés, où on respecte la parole donnée et où les droits de chacun sont satisfaits.

Ces principes génériques de recherche du bien commun et de la justice devraient nous inciter à « penser » nos activités mais aussi notre façon de consommer, afin que celles-ci ne soient pas en désaccord avec notre déontologie et produisent le minimum d’injustice ou d’effets contraires à une société équitable. 

Nous avons vu par exemple que l’ubérisation telle que décrite ici (car il existe d’autres modèles d’économie collaborative que nous traiterons dans d’autres articles) peut renforcer la précarité, le travail aliénant , la perte de droits sociaux que nous croyions pourtant écrits dans le marbre et arrachés de longue lutte par les générations précédentes. Elle peut par contre, quand elle est choisie et maîtrisée par ceux qui s’en servent à bon escient, apporter un complément de revenus, une liberté dans l’emploi de son temps qu’une activité salariée traditionnelle ne donne pas … 

Trois niveaux sur lesquels nous pouvons réfléchir et agir

  • le niveau individuel : allons voir le dessous des cartes et ajustons notre consommation en adéquation avec ce que nous trouvons. Quand je consomme ce service, qui en profite réellement ? Quel type de société, ce service construit-il ? 
  • le niveau réglementaire et national : comment  rétablir les droits fondamentaux des travailleurs affiliés à ce type de plateformes ? Comment éviter leur surexploitation ou leur précarité face à la maladie par ex ?   
  • le niveau international : comment combattre l’hégémonie  de ces plates-formes qui s’affranchissent des Etats et de leurs lois internes ? Comment les aider à ramener plus d’humain et de droit social dans leur gestion ? 

***** 

Note de Juin 2020 : Cette question du droit du travail lié à l’uberisation est en pleine discussion dans les différents secteurs économiques avec des poussées significatives pour le réformer, voire l’abolir. La question est essentielle parce qu’elle déborde du seul type de contrat de travail offert aux salariés et qu’elle définit le type de société que nous voulons promouvoir à l’heure des data centers, du traçage numérique et de la robotisation. Il en va de la place de l’homme dans la société, de son rapport à la technologie. Les chrétiens ont vraiment quelque chose d’essentiel à dire à ce sujet

Pour aller plus loin : 

POUR APPROFONDIR SEUL – OU MIEUX – EN PETITS GROUPES

Avant de vous lancer dans cette discussion, lisez plus sur ce sujet. Par exemple, en suivant les différents liens déjà proposés dans cet article ! Et interrogez des personnes qui travaillent sous ce régime pour connaitre leur perception du sujet. Puis mettez-vous ensemble pour en discuter ! Et pour chaque sujet de discussion, essayez de trouver dans la Bible des situations, des versets qui étayeront votre point de vue. Que le Saint-Esprit guide vos échanges et vous éclaire !
  • L’ubérisation et son rapport au travailleur : l’ubérisation se présente comme une économie sociale et solidaire – donc sous-entendu vertueuse ! Mais qu’en est-il réellement ? L’est-elle vraiment ? Qu’a-t-elle de solidaire ? En quoi le travailleur Uber est-il protégé par ce système ? Quels avantages en retire-t-il ? Pour quels risques pris ?

  • L’ubérisation et son modèle de société : l’ubérisation représente-telle un progrès social par rapport au modèle ‘classique’ défini par le code du travail ? Que se passera-t-il si ce type d’approche du travail s’étend et se généralise à la banque, à l’éducation, à la sécurité, ou la production de ressources et de biens ? Cela ouvre-t-il des perspectives mieux-disantes en termes de qualité des prestations et de paix sociale ? Pourquoi ?

  • L’ubérisation et la société globale : l’ubérisation s’affranchit des organisations productrices de biens et de services mais aussi des Etats avec leurs normes et leurs codes de lois. Avec un objectif avoué de les dissoudre à terme dans une société globalisée. Est-ce une perspective souhaitable ? Pourriez-vous trouver dans la Bible des textes qui le confirme ou l’infirme ?

  • Notre position de consomm’acteurs : Même si nous ne travaillons pas tous dans un système de travail ubérisé, nous sommes tous potentiellement des consommateurs de ces services. En décidant d’utiliser ou non ces services, nous pouvons influer grandement sur leur devenir ! Comment consommer de façon responsable et donc déterminante pour influer sur le devenir de ce modèle économique ?

  • Nos actions en tant que citoyens responsables :  que pourrions-nous faire pour aider ces salariés satellisés en auto-entrepreneurs aux droits réduits, à retrouver la sécurité et les perspectives d’employabilité dont tout salarié peut se prévaloir ? Une pétition ? Un projet de loi ? Une organisation syndicale ? Échangez sur les possibilités qui s’offrent à vous dans ce domaine.

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